{"id":554,"date":"2025-07-26T18:31:32","date_gmt":"2025-07-26T16:31:32","guid":{"rendered":"https:\/\/jpportevin.fr\/?p=554"},"modified":"2025-07-26T18:31:34","modified_gmt":"2025-07-26T16:31:34","slug":"le-souffle-daskat-livre-2-le-vent-du-mounday","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/2025\/07\/26\/le-souffle-daskat-livre-2-le-vent-du-mounday\/","title":{"rendered":"Le souffle D&rsquo;Askat : livre 2 Le vent du Mound\u00e4y"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>Dans le tome pr\u00e9c\u00e9dent\u2026<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p><em>Il y a dix mille ans de cela, apr\u00e8s la guerre des dieux, l\u2019empire de Polite\u00efa r\u00e9gna sur le monde, puis vint le temps des ombres noires et de l\u2019imp\u00e9rator. C\u2019est alors que deux hommes se rencontr\u00e8rent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Journal d\u2019Il\u00e9na, souveraine des dames vertes<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que d\u00e9bute le livre&nbsp;1 du <em>Souffle d\u2019Askat<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Astaroth, le prince des t\u00e9n\u00e8bres, tient sous sa coupe l\u2019imp\u00e9rator et son empire. Abdias, le semi-elfe et pr\u00eatre d\u2019Askat, rencontre A\u00efwendil, capitaine des hordes et amant de Naahma, fille de l\u2019imp\u00e9rator. Cet attelage improbable fait route ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Mana\u00ebl, le plus grand mage de tous les temps, meurt en \u00e9voquant la proph\u00e9tie des dragons. Chaque camp tente de v\u00e9rifier si cette proph\u00e9tie existe r\u00e9ellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les elfes, les dames vertes protectrices de la nature, les sans cervelle (un peuple courageux), les lutins et leur don de m\u00e9tamorphose ainsi que les taiseux doivent affronter l\u2019arm\u00e9e des d\u00e9mons devant Polite\u00efa, la capitale.<\/p>\n\n\n\n<p>Venus du sanctuaire, les bucentaures viennent pr\u00eater main-forte aux humains, et les enchanteresses d\u00e9di\u00e9es au chant sacr\u00e9 permettent de remporter la victoire. Astaroth est r\u00e9duit en cendres\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\n\u2003<br \/>\n\u2003<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la bataille de Polite\u00efa, l\u2019empire d\u2019A\u00efwendil le brave pansait ses blessures. C\u2019est alors que le vent du Mounda\u00ff s\u2019est mis \u00e0 souffler.<br \/>\nJournal d\u2019Il\u00e9na, souveraine des dames vertes<br \/>\n\u2003<br \/>\n\u2003<\/p>\n<p>1<\/p>\n<p>Le monast\u00e8re de Flangebouche<\/p>\n<p>Le soleil de Flangebouche se faisait paresseux ces derniers temps. Ce n\u2019\u00e9tait pas encore la grande nuit de l\u2019hiver, mais une douce torpeur qui commen\u00e7ait \u00e0 gagner la nature. Les feuilles jaunissaient doucement, certaines, plus fatigu\u00e9es que les autres, tombaient avec lenteur.<br \/>\nAbdias venait de se lever et s\u2019approcha de la chemin\u00e9e. \u00ab Il faudra songer \u00e0 la ramoner \u00bb, pensa-t-il en se couvrant de la grosse cape en laine. Il versa dans une coupe un peu d\u2019eau et y jeta quelques feuilles. Ayant pris soin de s\u2019assurer qu\u2019il \u00e9tait seul, il pronon\u00e7a une formule magique qui r\u00e9chauffa instantan\u00e9ment sa tisane. Assis sur le grand fauteuil, il la but tranquillement. Bient\u00f4t les postulants arriveraient, il lui fallait \u00eatre pr\u00eat, mais lui aussi se laissait engourdir et s\u2019il continuait \u00e0 pratiquer la magie, il s\u2019en servait de plus en plus pour des choses du quotidien. Il n\u2019en tirait pas gloire et chassait la honte par tout le travail accompli depuis la bataille de Polite\u00efa. D\u00e9j\u00e0 un an qu\u2019il \u00e9tait revenu \u00e0 Flangebouche pour \u00e9difier ce monast\u00e8re consacr\u00e9 \u00e0 Askat. Les taiseux l\u2019avaient bien aid\u00e9 : ils en avaient coup\u00e9, des arbres, p\u00e9tri, de l\u2019argile pour les briques, clout\u00e9es, des planches. Le monast\u00e8re \u00e9tait sorti de terre et le village s\u2019\u00e9tait refait une beaut\u00e9, du genre de beaut\u00e9 dont on se contentait ici. Apr\u00e8s les ravages des hordes, il ne restait plus rien. Patiemment, sur les ruines et les cendres, les taiseux avaient reb\u00e2ti. Mais les maisons avaient beau se redresser, les jardins fournir \u00e0 nouveau les bons l\u00e9gumes d\u2019autrefois, une inqui\u00e9tude suintait de partout. Les quelques bucentaures que le sanctuaire des enchanteresses envoyait de temps \u00e0 autre pour patrouiller ne suffisaient pas \u00e0 chasser les souvenirs. Entre stupeur, \u00e9merveillement et inqui\u00e9tude, la vue de ces \u00eatres \u00e9tranges attestait d\u2019une \u00e8re nouvelle. Ceux qui avaient particip\u00e9 \u00e0 la bataille avaient beau expliquer et raconter pour la centi\u00e8me fois ce qu\u2019ils avaient vu, ils n\u2019en tiraient aucune fiert\u00e9. S\u2019en \u00eatre sorti vivant \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un v\u00e9ritable miracle. Les plus endurcis hochaient la t\u00eate et murmuraient, de peur d\u2019\u00eatre entendus :<br \/>\n\u2014 On peut me raconter ce qu\u2019on veut, tout \u00e7a n\u2019est pas normal.<br \/>\nTous ici avaient pay\u00e9 un prix fort pour que la victoire l\u2019emporte et l\u2019on n\u2019avait pas encore fini de rembourser. L\u2019on faisait ce qu\u2019on avait \u00e0 faire et les journ\u00e9es \u00e9taient bien occup\u00e9es, mais les soir\u00e9es et les rires se faisaient plus rares. Bient\u00f4t la neige arriverait, avait pr\u00e9dit le vieil \u00e9dent\u00e9.<br \/>\n\u2014 Mes douleurs ne fe tromfent vamais.<br \/>\nSeuls les enfants gardaient l\u2019\u00e9nergie n\u00e9cessaire pour raconter par le menu ce qu\u2019ils avaient vu et que l\u2019on \u00e9tait bien oblig\u00e9 de croire puisque tous les t\u00e9moignages allaient dans leur sens. Ils couraient dans les champs, refaisant la bataille comme le font les enfants. Avec Abdias, ils \u00e9taient les seuls \u00e0 aborder les bucentaures. Les plus petits n\u2019avaient point peur de grimper sur leur dos. Les m\u00e8res hurlaient, les gamins riaient et les bucentaures \u00e9jectaient avec douceur leur intr\u00e9pide cavalier. Les greniers \u00e9taient remplis, la r\u00e9colte fut pourtant maigre, mais la grande ville avait fourni de quoi passer un hiver tranquille. La caverne du dragon \u00e9tait devenue un lieu de p\u00e8lerinage auquel Abdias avait rapidement mis fin.<br \/>\n\u2014 Ce n\u2019est plus un p\u00e8lerinage, juste une attraction, et le sanctuaire est beaucoup trop pr\u00e8s.<br \/>\nDepuis, des pancartes avertissaient le visiteur que le lieu \u00e9tait dangereux. Les taiseux, pas peu fiers de garder pour eux ce lieu mythique, participaient \u00e0 la mascarade, racontant sous le manteau aux \u00e9trangers trop curieux les plus horribles des histoires. Il y avait m\u00eame eu une r\u00e9union de tout le village pour que l\u2019on se mette bien d\u2019accord sur ce qu\u2019il convenait de dire. On avait rajout\u00e9 \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat ronces, acacias, cactus, f\u00e9viers et autres chardons dont les \u00e9pines d\u00e9courageaient ceux qui voulaient braver l\u2019interdit. Les dames vertes avaient apport\u00e9 leur concours. Mais Tylod, le plus petit des effront\u00e9s de Flangebouche, avait r\u00e9uni en secret les enfants. Pas question pour Tylod et les enfants de laisser la caverne du dragon aux adultes ! Ils avaient donc creus\u00e9 un tunnel donnant acc\u00e8s \u00e0 un chemin plus ais\u00e9. Ils en avaient gard\u00e9 des souvenirs cuisants, entre les griffures des \u00e9pines et les fess\u00e9es de leurs parents, mais les taiseux avaient laiss\u00e9 faire. La coutume continuait donc : les enfants ne cherchaient plus la caverne, ils allaient la visiter et restaient des heures \u00e0 regarder en silence ce grand squelette, puis repartaient tranquillement chez eux, la t\u00eate farcie de d\u00e9licieuses sensations, entre excitation et peurs enfantines.<br \/>\nDepuis leur retour au village, la plupart des pisteurs d\u2019Abdias, comme ils s\u2019\u00e9taient eux-m\u00eames nomm\u00e9s, avaient repris leur vie d\u2019avant. Seul Tylod avait surpris son monde en demandant \u00e0 \u00eatre le premier postulant du monast\u00e8re. Les moqueries tomb\u00e8rent aussi vite que les feuilles de fin d\u2019automne, mais il n\u2019en d\u00e9mordait pas. Ses parents, de guerre lasse, all\u00e8rent trouver Abdias.<br \/>\n\u2014 Laissez-moi seul avec lui, leur avait-il demand\u00e9.<br \/>\nTylod rencontra le pr\u00eatre d\u2019Askat comme on le fait d\u2019un ami. La diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge, la renomm\u00e9e d\u2019Abdias, tout aurait d\u00fb contribuer \u00e0 une solennit\u00e9 que ni l\u2019un ni l\u2019autre ne souhaitait. C\u2019est sur le vieux banc de pierre us\u00e9 par le vent que Tylod se confia.<br \/>\n\u2014 Tout le monde se moque de moi. Je suis petit, c\u2019est vrai, mais Askat est-il fait pour les puissants ?<br \/>\n\u2014 Non, tu as raison.<br \/>\n\u2014 Je fais le malin, dit-il d\u2019un air tr\u00e8s s\u00e9rieux, mais tout \u00e7a m\u2019a fait peur et au monast\u00e8re je pourrai peut-\u00eatre trouver la paix.<br \/>\n\u2014 Il faut les comprendre, tu es l\u2019un des gamins les plus coquins de Flangebouche.<br \/>\n\u2014 Je le reconnais, il m\u2019arrive parfois de faire quelques b\u00eatises.<br \/>\nAbdias le regardait en souriant.<br \/>\n\u2014 Oui, bon d\u2019accord, j\u2019en fais beaucoup. C\u2019est vrai que depuis mon retour, je n\u2019arr\u00eate pas de saouler tout le monde avec nos aventures.<br \/>\nAbdias ne r\u00e9pondait rien en souriant toujours. Le gamin se tenait bien droit devant lui, les poings sur les hanches, comme il en avait l\u2019habitude quand il \u00e9tait contrari\u00e9.<br \/>\n\u2014 Pff, t\u2019es p\u00e9nible, tu as raison, j\u2019exag\u00e8re peut-\u00eatre un peu.<br \/>\n\u2014 Un peu ?<br \/>\nLa t\u00eate basse et l\u2019air faussement contrit, il ajouta :<br \/>\n\u2014 \u00c7a me rassure\u2026 et \u00e7a me fait rire, \u00e7a fait du bien apr\u00e8s tout \u00e7a, dit-il de sa voix d\u2019enfant.<br \/>\nAbdias lui r\u00e9pondit calmement, en s\u2019agenouillant pour se mettre \u00e0 sa hauteur, et le prit par les \u00e9paules. Le fixant longuement, il pronon\u00e7a ces paroles :<br \/>\n\u2014 Tylod, fils de Tingouen, tu es trop jeune encore, il te faut vivre, que l\u2019exp\u00e9rience te rabote un peu, mais je veux bien t\u2019accueillir comme apprenti postulant.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait relev\u00e9 et pointa son doigt vers l\u2019enfant.<br \/>\n\u2014 Et ne crois pas que cela te donne plus d\u2019importance. \u00c0 la premi\u00e8re b\u00eatise, tu seras renvoy\u00e9.<br \/>\n\u2014 La premi\u00e8re ?<br \/>\n\u2014 Je ne parle que de fiert\u00e9, d\u2019arrogance. Sois patient, ce qui ne sera pas facile te connaissant, courageux, et ob\u00e9is-moi en tout. D\u2019autres arriveront, tu seras charg\u00e9 de les accueillir. D\u00e8s ce soir tu couches au monast\u00e8re, je vais avertir tes parents.<br \/>\nPendant qu\u2019Abdias s\u2019\u00e9loignait, l\u2019enfant se dit pour lui-m\u00eame : \u00ab Apprenti postulant, c\u2019est plut\u00f4t un bon d\u00e9but pour un gamin de mon \u00e2ge. \u00bb<br \/>\nEt il repartit, tout guilleret.<br \/>\n\u00c0 compter de ce jour, il prit ses quartiers au monast\u00e8re, mais ne perdait pas une occasion de retourner \u00e0 la ferme familiale faire collection de c\u00e2lins maternels et se fourrer les poches de galettes de froment que sa m\u00e8re lui donnait en lui disant, comme si cela \u00e9tait un secret :<br \/>\n\u2014 Fais-en profiter Abdias, c\u2019est un honneur pour notre village d\u2019accueillir ce monast\u00e8re. Ton p\u00e8re et moi sommes fiers de toi.<br \/>\nSur le chemin du retour, ses camarades l\u2019appelaient et il les rejoignait pour redevenir un temps le coquin que tout le monde connaissait ici, depuis peu, il lui arrivait de refuser.<br \/>\n\u2014 D\u00e9sol\u00e9, Abdias m\u2019attend.<br \/>\nLe pr\u00eatre d\u2019Askat l\u2019emmenait toujours quand il arpentait les chemins forestiers et ils se retrouvaient souvent dans la caverne du dragon. L\u2019enfant s\u2019en \u00e9tonnait.<br \/>\n\u2014 Tu cherches quoi en venant ici ?<br \/>\n\u2014 Et toi, avec ta bande de garnements ?<br \/>\n\u2014 Rien de sp\u00e9cial. Je n\u2019en reviens toujours pas que les dragons aient exist\u00e9.<br \/>\n\u2014 Eh bien, moi, c\u2019est un peu la m\u00eame chose.<br \/>\n\u2014 Heu, moi, je suis pas trop press\u00e9 de les rencontrer, ce tas d\u2019os suffit largement \u00e0 me faire peur !<br \/>\n\u2014 Et puis nos petites escapades me donnent l\u2019occasion de t\u2019en apprendre un peu plus sur les richesses que dame nature nous offre.<br \/>\nIl arrachait alors avec d\u00e9licatesse telle ou telle racine puis commen\u00e7ait la le\u00e7on.<br \/>\n\u2014 Regarde celle-ci.<br \/>\n\u2014 Pff, du chiendent.<br \/>\n\u2014 Non, de la kysith. Si tu fais bouillir les racines, tu auras une tisane qui gu\u00e9rira tes maux de gorge.<br \/>\n\u2014 C\u2019est pas tr\u00e8s magique tout \u00e7a.<br \/>\n\u2014 La magie ! Laisse-la o\u00f9 elle doit \u00eatre. Tu es impatient. Apprends d\u2019abord, et si tu as le don nous passerons \u00e0 autre chose.<\/p>\n<p>Parfois, ils recevaient la visite d\u2019Eroim d\u00e9sormais membre \u00e0 part enti\u00e8re de la guilde. Il en avait m\u00eame refus\u00e9 le titre de grand ma\u00eetre.<br \/>\n\u2014 Le monde a besoin de calme et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, ce n\u2019est pas le moment d\u2019attiser des jalousies inutiles.<br \/>\nIls parlaient peu de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Pas question d\u2019oublier, de faire comme si, juste la volont\u00e9 de prendre, pour un temps, un peu de repos. Ils avaient, comme beaucoup, puis\u00e9 au plus profond la force n\u00e9cessaire pour que la magie l\u2019emporte.<br \/>\nIl leur arrivait de participer aux travaux des champs et ils y trouvaient un pr\u00e9cieux r\u00e9confort. Les taiseux s\u2019y \u00e9taient pourtant oppos\u00e9s vivement :<br \/>\n\u2014 Pas vous, vous \u00eates des h\u00e9ros !<br \/>\nCe \u00e0 quoi ils r\u00e9torquaient qu\u2019ils en avaient besoin. Bizarrement aux yeux des taiseux \u00e0 qui ils se confiaient, ils disaient que les h\u00e9ros disparaissaient sous les courbatures et qu\u2019ils en tiraient b\u00e9n\u00e9fice. Les taiseux acceptaient, car on n\u2019osait pas refuser \u00e0 de telles l\u00e9gendes, mais quand Abdias et Eroim avaient le dos tourn\u00e9, les hochements de t\u00eate et les haussements d\u2019\u00e9paules semblaient dire : \u00ab Ne cherchons pas \u00e0 comprendre, ces deux-l\u00e0 sont vraiment bizarres ! \u00bb<br \/>\nQuand le temps le permettait, ils marchaient longtemps dans la campagne environnante et ne s\u2019arr\u00eataient que pour s\u2019asseoir sur le flanc de la colline et se perdre dans des discussions sans fin. Abdias avouait son impatience et son inqui\u00e9tude. Eroim paraissait surpris.<br \/>\n\u2014 Pourquoi parler ainsi ?<br \/>\n\u2014 Parce que je ne m\u2019attends pas \u00e0 un flot de postulants. Askat me l\u2019a souffl\u00e9 dans le creux de l\u2019oreille.<br \/>\nEroim haussait les \u00e9paules.<br \/>\n\u2014 Pourtant, avec tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Polite\u00efa !<br \/>\n\u2014 Tu connais les hommes, ils s\u2019enflamment aussi vite que la paille, \u00e7a ne dure jamais tr\u00e8s longtemps.<br \/>\nIls dissertaient des heures sur la fa\u00e7on dont la formation des futurs postulants se mettrait en place. C\u2019\u00e9tait alors un caquetage incessant. On aurait dit deux vieilles se chamaillant \u00e0 propos d\u2019une recette. Eroim plaidait pour une formation stricte et tr\u00e8s encadr\u00e9e. Abdias pr\u00f4nait quant \u00e0 lui quelque chose de plus souple. Et quand \u00e0 bout d\u2019arguments l\u2019elfe secouait la t\u00eate, il renon\u00e7ait \u00e0 disserter plus longtemps.<br \/>\n\u2014 C\u2019est ton monast\u00e8re, apr\u00e8s tout.<br \/>\n\u2014 Non, celui d\u2019Askat, et je compte sur lui pour qu\u2019il m\u2019indique le chemin \u00e0 suivre. Je t\u00e2tonne, Eroim. Et si je te disais que je ne sais pas trop comment faire ?<br \/>\n\u2014 Je te r\u00e9pondrais que je n\u2019en suis gu\u00e8re surpris.<br \/>\nLes oreilles de l\u2019elfe fr\u00e9tillaient alors en accord avec le sourire bienveillant qu\u2019il lan\u00e7ait \u00e0 son ami. En g\u00e9n\u00e9ral Abdias se levait et englobait le paysage d\u2019un geste de la main.<br \/>\n\u2014 Je veux qu\u2019ils soient ancr\u00e9s ici. Ton p\u00e8re m\u2019a dit que cet endroit vibrait, je veux qu\u2019ils sentent cette vibration.<br \/>\nPuis commen\u00e7ait le rituel. Eroim le regardait, d\u00e9sormais habitu\u00e9 \u00e0 cette fa\u00e7on de faire. Abdias reprenait ses va-et-vient, parlait haut et fort ou murmurait comme pour lui-m\u00eame. On sentait chez lui l\u2019excitation du ma\u00eetre avide et impatient de faire au mieux pour ses \u00e9l\u00e8ves.<br \/>\n\u2014 D\u00e8s le lever du soleil, nous irons dans les alentours, il est bon de se familiariser avec la cr\u00e9ation. Je leur apprendrai tous les coins et recoins de Flangebouche. C\u2019est leur village d\u00e9sormais et Tylod trouvera l\u00e0 de quoi remplir sa fonction d\u2019apprenti. Nous pr\u00e9parerons le repas de midi ensemble puis\u2026<br \/>\n\u2014 Apr\u00e8s ta sieste.<br \/>\n\u2014 Parfaitement, le repos c\u2019est important. Apr\u00e8s, nous ferons des exercices de m\u00e9ditation. Medouneter a \u00e9t\u00e9 un bon ma\u00eetre, je m\u2019en inspirerai. Nous \u00e9couterons la pri\u00e8re d\u2019Askat, nous discuterons sur le texte des enchanteresses.<br \/>\n\u2014 Et la magie ?<br \/>\n\u2014 Elle aura sa part, mais je ne veux pas qu\u2019elle soit l\u2019argument principal.<br \/>\n\u2014 Et s\u2019ils n\u2019ont pas le don ?<br \/>\n\u2014 Ils auront au moins celui d\u2019aimer Askat, qui leur rendra bien, et pas question de recr\u00e9er une \u00e9ni\u00e8me confr\u00e9rie, beaucoup viendraient ici uniquement pour cela.<br \/>\n\u2014 Je te comprends, mais ne te prive pas de cette arme. Si tu le veux, je viendrai initier tes postulants \u00e0 la magie de mon peuple.<br \/>\nIls revenaient le soir, apais\u00e9s et heureux de s\u2019endormir rapidement.<\/p>\n<p>Le monast\u00e8re venait d\u2019\u00eatre termin\u00e9, A\u00efwendil avait promis qu\u2019il viendrait le voir prochainement, mais depuis peu, le vent du nord s\u2019\u00e9tait invit\u00e9, amenant avec lui les pr\u00e9mices d\u2019un hiver qui s\u2019annon\u00e7ait rude. La neige avait d\u2019ailleurs fait son apparition bien plus t\u00f4t que d\u2019habitude. La visite du prince de Polite\u00efa, car tel \u00e9tait d\u00e9sormais son titre officiel, serait donc pour plus tard.<br \/>\nL\u2019attaque soudaine de l\u2019hiver avait pouss\u00e9 les taiseux \u00e0 redoubler d\u2019efforts. Les travaux des champs devaient \u00eatre termin\u00e9s au plus vite.<br \/>\n\u2014 Fi, fette foutue neige f\u2019est un d\u00e9vaftre.<br \/>\nPropos repris en ch\u0153ur par tout le village rassembl\u00e9 dans la salle commune. D\u2019habitude si prompts \u00e0 sourire devant les propos du vieil \u00e9dent\u00e9, les taiseux appuy\u00e8rent m\u00eame sa remarque devant le conseil r\u00e9uni et Abdias.<br \/>\n\u2014 Jamais vu \u00e7a de toute ma vie !<br \/>\n\u2014 Incroyable comme l\u2019hiver est arriv\u00e9 !<br \/>\n\u2014 D\u2019habitude il s\u2019annonce \u00e0 nous par \u00e9tapes !<br \/>\n\u2014 Heureusement que j\u2019avais pris un peu d\u2019avance.<br \/>\nLes taiseux n\u2019avaient pas coutume de babiller pour ne rien dire, mais cela faisait d\u00e9j\u00e0 une bonne heure que chacun crachait \u00e0 tout le village son agacement, auquel Abdias mit fin.<br \/>\n\u2014 Les taiseux sont bien bavards aujourd\u2019hui, dit-il en souriant.<br \/>\nEt comme pour couper court \u00e0 toute protestation, il ajouta dans la foul\u00e9e :<br \/>\n\u2014 Et ils ont bien raison, mais je crois que tous ont compris. L\u2019hiver est l\u00e0, trop t\u00f4t, trop rude mais c\u2019est ainsi. Que tous se mettent au service de l\u2019autre, vous avez l\u2019habitude. On termine au plus vite les travaux n\u00e9cessaires et on courbe le dos en attendant le printemps.<br \/>\nLa salle se vida d\u2019un coup. Les taiseux \u00e9taient venus dire ce qu\u2019ils avaient sur le c\u0153ur. Ils l\u2019avaient fait puis, comme apais\u00e9s devant les paroles de bon sens du pr\u00eatre d\u2019Askat, ils retournaient \u00e0 leur vie tranquille, chacun demandant \u00e0 son voisin s\u2019il avait besoin d\u2019aide.<br \/>\nAbdias regagna le monast\u00e8re situ\u00e9 en haut de la colline, et la neige tomb\u00e9e dans la nuit ne lui facilita pas la t\u00e2che. Elle faisait se ployer les branches des arbres, rendant le silence encore plus assourdissant. Bient\u00f4t, chacun allait rentrer dans sa coquille.<\/p>\n<p>Les premiers postulants \u00e9taient arriv\u00e9s peu apr\u00e8s. La premi\u00e8re \u00e0 avoir r\u00e9pondu \u00e9tait une jeune fille d\u2019une famille noble de Polite\u00efa. Comme tous les membres de sa caste, elle avait \u00e9t\u00e9 s\u00e8chement r\u00e9quisitionn\u00e9e pour nettoyer \u00ab le champ du carnage \u00bb, comme on l\u2019appelait depuis. S\u2019approcher des d\u00e9mons d\u2019Astaroth, enterrer tous ces cadavres l\u2019avait profond\u00e9ment marqu\u00e9e. Ysangre \u00e9tait son nom. Une fois le nettoyage achev\u00e9, elle ne put se r\u00e9soudre \u00e0 reprendre le cours de sa vie d\u2019avant. C\u2019en \u00e9tait fini pour elle des belles tenues des \u00e9l\u00e9gantes de Polite\u00efa ; finies les soir\u00e9es o\u00f9 les familles nobles se retrouvaient et devisaient d\u2019un air entendu pour arranger les futurs mariages. Elle restait des heures dans sa chambre et regardait de son balcon Polite\u00efa reprendre vie et fr\u00e9tiller de nouveau. Elle avait crois\u00e9 une fois le nouveau ma\u00eetre, A\u00efwendil le brave : elle y avait vu d\u00e9termination et souffrance. L\u2019ancien des hordes avait chang\u00e9. Si beaucoup le craignaient encore un peu, elle per\u00e7ut chez lui comme les braises d\u2019un espoir possible. Elle tenta bien de rassembler autour d\u2019elle des jeunes venus de tous les horizons, qu\u2019elle avait crois\u00e9s lors du grand nettoyage, pour apporter un peu de nourriture aux mendiants qui s\u2019\u00e9taient vite pass\u00e9 le mot, mais elle ne trouva pas grand monde, et quand elle voulut trainer dans les ruelles les plus sombres elle n\u2019eut plus personne. Elle ne se plaignait jamais et son sourire \u00e9tait la seule r\u00e9ponse aux insultes des mendiants jamais rassasi\u00e9s. \u00c0 ses parents \u00e0 qui elle s\u2019\u00e9tait confi\u00e9e, elle avait murmur\u00e9 :<br \/>\n\u2014 Un sage d\u2019un autre temps a dit que les pauvres \u00e9taient des ma\u00eetres exigeants.<br \/>\nMais les insultes ajout\u00e9es aux r\u00e9primandes familiales mirent fin \u00e0 cette \u00ab folie \u00bb, selon ce qu\u2019en disait son p\u00e8re. C\u2019est elle qui annon\u00e7a \u00e0 la fin d\u2019une journ\u00e9e plus rude que les autres qu\u2019elle d\u00e9sirait se rendre au monast\u00e8re d\u2019Askat. Les protestations familiales ne dur\u00e8rent gu\u00e8re, les affaires reprenaient, ses parents avaient d\u2019autres chats \u00e0 fouetter.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019Astaroth l\u2019emporte ! avait grommel\u00e9 son p\u00e8re. Elle fait n\u2019importe quoi, et si elle veut devenir une postulante, libre \u00e0 elle. Si nous ne pouvons pas la marier, notre famille trouvera peut-\u00eatre quelque avantage \u00e0 avoir dans ses rangs une pr\u00eatresse d\u2019Askat.<br \/>\nSa m\u00e8re \u00e9tait rest\u00e9e silencieuse. Elle eut juste un geste de la main quand sa fille partit, arm\u00e9e d\u2019un simple baluchon, dans une carriole que les parents avaient accept\u00e9 de fournir.<br \/>\n\u2014 Pas question qu\u2019elle fasse le voyage \u00e0 pied, surtout avec ce temps : c\u2019est trop dangereux, avait argument\u00e9 la m\u00e8re. De quoi aurions-nous l\u2019air s\u2019il lui arrivait malheur ?<\/p>\n<p>Avant Flangebouche, Ysangre ordonna au cocher de la laisser l\u00e0, elle finirait \u00e0 pied malgr\u00e9 la neige. Heureusement, elle portait sur sa robe une lourde cape en laine et une grande capuche qui la prot\u00e9geait du vent. \u00c0 ses pieds, de grosses bottes fourr\u00e9es. Sa m\u00e8re avait hurl\u00e9 quand elle les avait d\u00e9couvertes avant son d\u00e9part :<br \/>\n\u2014 Ma fille, vous \u00eates fagot\u00e9e comme\u2026 je ne sais m\u00eame pas comment dire !<br \/>\n\u2014 Comme une jeune fille qui ne tient pas \u00e0 geler sur place, ch\u00e8re m\u00e8re, avait-elle r\u00e9pondu tout en faisant une r\u00e9v\u00e9rence trop appuy\u00e9e pour \u00eatre honn\u00eate.<\/p>\n<p>Quand elle arriva en haut de la colline qui donnait sur Flangebouche, elle s\u2019arr\u00eata un instant. C\u2019\u00e9tait donc dans ce hameau qu\u2019une partie de l\u2019histoire s\u2019\u00e9tait jou\u00e9e. La rudesse de l\u2019endroit ne la g\u00eana pas ; il s\u2019en d\u00e9gageait un calme dont elle avait besoin. Elle engloba d\u2019un regard l\u2019horizon et d\u00e9cida de poursuivre.<br \/>\nCroisant le premier taiseux, les bras charg\u00e9s de b\u00fbches, elle lui demanda o\u00f9 se trouvait le monast\u00e8re.<br \/>\n\u2014 Mais ma pauvre fille, seule sur ces chemins avec le froid qu\u2019il fait ! Venez vite, que je vous conduise. Vous \u00eates postulante ?<br \/>\n\u2014 Oui.<br \/>\n\u2014 Vous \u00eates la premi\u00e8re.<br \/>\nIl d\u00e9posa ses b\u00fbches.<br \/>\n\u2014 En passant devant ma maison, je demanderai \u00e0 mon gamin d\u2019aller les chercher, on va vous mettre au chaud au plus vite.<\/p>\n<p>Une fois devant le monast\u00e8re, Ysangre s\u2019arr\u00eata. C\u2019\u00e9tait donc pour cette grande b\u00e2tisse qu\u2019elle \u00e9tait partie. Faite de bois et de torchis, nich\u00e9e au flanc d\u2019une petite colline, elle ressemblait aux fermes qu\u2019elle avait crois\u00e9es sur sa route, mais les proportions n\u2019avaient rien \u00e0 voir et l\u2019on devinait que le travail \u00e9tait ici plus raffin\u00e9. Le cr\u00e9pi \u00e9tait lisse, les poutres qui formaient l\u2019armature \u00e9taient droites et solides. Le toit supportait sans peine une \u00e9paisse couche de neige.<br \/>\nC\u2019est Tylod qui lui ouvrit la porte.<br \/>\n\u2014 Ha, tout de m\u00eame, je me demandais si j\u2019allais \u00eatre le seul.<br \/>\n\u2014 Tu es postulant ?<br \/>\n\u2014 Oui\u2026 Enfin, apprenti.<br \/>\n\u2014 Tu es bien jeune.<br \/>\nL\u2019enfant se dressa le plus possible et croisa les bras, ne la l\u00e2chant pas du regard.<br \/>\n\u2014 Sache que tu as devant toi l\u2019un des h\u00e9ros de Polite\u00efa ! H\u00e9 oui, ma belle : tu peux toujours sourire, mais j\u2019ai vu le sanctuaire !<br \/>\nYsangre lui fit une r\u00e9v\u00e9rence quand Abdias d\u00e9vala les escaliers.<br \/>\n\u2014 Il a raison, Ysangre.<br \/>\n\u2014 Tu connais mon nom ?<br \/>\n\u2014 Askat m\u2019est apparu en songe.<br \/>\n\u2014 Vous \u00eates Abdias le magicien ?<br \/>\n\u2014 Je suis Abdias le pr\u00eatre d\u2019Askat, la magie ne vient qu\u2019apr\u00e8s, et me voil\u00e0 avec mes deux premiers postulants. Un troisi\u00e8me est en route et ne devrait plus tarder.<br \/>\nIl les mena dans la grande salle. Des murs en torchis renforc\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur par un bardage de bois vernis, sauf sur un mur o\u00f9 de solides pierres encadraient une chemin\u00e9e suffisante pour y faire r\u00f4tir un b\u0153uf. En la voyant, Ysangre en resta bouche b\u00e9e et se retourna vers Abdias.<br \/>\n\u2014 Oui, je te l\u2019accorde, elle est peut-\u00eatre un peu grande, mais si je suis magicien je suis aussi tr\u00e8s frileux !<br \/>\nUne bonne flamb\u00e9e y dansait joyeusement. Le trio s\u2019installa sur le banc tout proche.<br \/>\n\u2014 L\u2019hiver s\u2019est annonc\u00e9 bien t\u00f4t cette ann\u00e9e. Prends de cette soupe, Ysangre ; le voyage a d\u00fb \u00eatre long.<br \/>\nLa jeune fille tint dans sa main le bol qu\u2019elle garda longtemps ainsi. Voyant l\u2019enfant \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s qui la regardait, elle lui dit :<br \/>\n\u2014 Le bol me r\u00e9chauffe un peu.<br \/>\n\u2014 Tu viens de Polite\u00efa ?<br \/>\n\u2014 Oui. Quand nous serons tous l\u00e0, je te raconterai mon histoire, et toi la tienne.<\/p>\n<p>Abdias se levait r\u00e9guli\u00e8rement et allait coller son nez \u00e0 la fen\u00eatre, ce qui surprit Tylod.<br \/>\n\u2014 Abdias, je ne t\u2019ai jamais vu agit\u00e9 comme aujourd\u2019hui, en g\u00e9n\u00e9ral tu \u00e9coutes.<br \/>\n\u2014 J\u2019\u00e9coute, oui, mais la neige se renforce et je crains pour le postulant \u00e0 venir. Ha, voil\u00e0 notre troisi\u00e8me larron, il \u00e9tait temps !<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le vieil \u00e9dent\u00e9 qui l\u2019accompagnait.<br \/>\n\u2014 Fi, fe garfon est fou, venir ifi far fe temps ! Jamais fu autant de neife tomber comme fa.<br \/>\nLe gar\u00e7on entra et re\u00e7ut l\u2019accolade d\u2019Abdias.<br \/>\n\u2014 Heureux de te compter parmi nous. Je suis Abdias, responsable de ce monast\u00e8re.<br \/>\nLe gar\u00e7on le regardait, immobile.<br \/>\n\u2014 Vous allez arr\u00eater, tous, de me regarder avec des yeux de poisson mort ?<br \/>\n\u2014 Abdias le\u2026<br \/>\n\u2014 Le pr\u00eatre, le magicien, l\u2019homme \u00e0 moiti\u00e9 elfe, le h\u00e9ros de l\u00e9gende, c\u2019est bon, on a tout dit, l\u00e0 ? Maintenant je ne suis pour vous que votre ami.<br \/>\nIls s\u2019attabl\u00e8rent, puis Abdias apporta de quoi manger.<br \/>\n\u2014 Ce soir, c\u2019est \u00e0 un v\u00e9ritable festin que je vous invite, enfin, un festin fa\u00e7on Flangebouche.<br \/>\nIl d\u00e9posa sur la table une \u00e9norme miche de pain encore chaude, d\u2019\u00e9paisses tranches de jambon cru, des galettes de froment que la m\u00e8re de Tylod avait apport\u00e9es l\u2019apr\u00e8s-midi et qu\u2019Abdias avait r\u00e9chauff\u00e9es sur les braises. Ils mang\u00e8rent tous goulument, m\u00eame Ysangre qui d\u00e9vora tout ce qui lui \u00e9tait propos\u00e9. Elle s\u2019en excusa la bouche pleine, ce qui fit rire les autres. Ils rest\u00e8rent l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 ce que les braises et la grande bougie aient rendu leur dernier souffle. Ysangre raconta son histoire, le gamin de Flangebouche la sienne, interrompu s\u00e8chement par Abdias :<br \/>\n\u2014 Si tu racontes tout, nous en aurons pour la nuit enti\u00e8re et nous sommes ensemble pour un bon moment, j\u2019esp\u00e8re.<br \/>\nIl les regarda.<br \/>\n\u2014 Mais sachez que vous pouvez partir quand vous le d\u00e9sirez, Askat vous veut libres.<br \/>\nPuis il s\u2019adressa au jeune gar\u00e7on qui \u00e9tait rest\u00e9 silencieux depuis le d\u00e9but :<br \/>\n\u2014 Et toi ? Parle en confiance.<br \/>\n\u2014 Je me nomme Rah\u00f5, j\u2019\u00e9tais commis aux cuisines de la forteresse.<br \/>\n\u2014 Tu servais cette enflure d\u2019imp\u00e9rator !<br \/>\nTylod en avait recrach\u00e9 le bout de galette qu\u2019il avait englouti et faillit s\u2019\u00e9touffer. Rah\u00f5 se leva, s\u2019avan\u00e7a, le mena\u00e7ant de son poing.<br \/>\n\u2014 Tu ne connais pas ma vie et tu me juges d\u00e9j\u00e0 ?<br \/>\nAffrontant Abdias il haussa les \u00e9paules :<br \/>\n\u2014 \u00ab Parle avec confiance \u00bb, si c\u2019est \u00e7a, ce monast\u00e8re je pr\u00e9f\u00e8re partir dans l\u2019instant.<br \/>\nYsangre posa doucement sa main sur son bras.<br \/>\n\u2014 Avec la neige et la nuit qui s\u2019installe, ce ne serait pas tr\u00e8s prudent.<br \/>\nEt, se tournant vers Tylod :<br \/>\n\u2014 Et toi, excuse-toi : si on commence \u00e0 se chamailler comme \u00e7a, on n\u2019ira pas bien loin.<br \/>\nLe petit ravala les larmes qui pointaient.<br \/>\n\u2014 Je\u2026 heu\u2026 enfin, excuse-moi, c\u2019est qu\u2019avec toutes les aventures que j\u2019ai v\u00e9cues\u2026<br \/>\nLe gar\u00e7on le coupa net :<br \/>\n\u2014 Tu n\u2019es pas le seul \u00e0 chercher ton chemin. Ma famille \u00e9tait pauvre, et travailler au ch\u00e2teau de l\u2019imp\u00e9rator me permettait de ne pas la laisser crever de faim ! Tu parles d\u2019un travail, en plus : le chef cuisinier \u00e9tait cruel ! D\u00e8s le premier jour, j\u2019ai d\u00fb \u00e9ventrer un yakren, mon estomac s\u2019en souvient encore. Apr\u00e8s la bataille, m\u00eame si le pouvoir avait chang\u00e9 je ne supportais plus la forteresse, et toute ma famille a p\u00e9ri dans les combats. J\u2019\u00e9tais seul, c\u2019est l\u00e0 que l\u2019id\u00e9e m\u2019est venue de postuler ici.<br \/>\nLe gar\u00e7on leur tourna le dos et s\u2019appuya contre la fen\u00eatre, regardant la neige tomber. Le travail des champs \u00e9tait termin\u00e9, la nuit allait s\u2019installer. Les animaux, nourris et prot\u00e9g\u00e9s du froid \u00e0 venir. Flangebouche n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un petit village o\u00f9 l\u2019on devinait la lumi\u00e8re blafarde des chemin\u00e9es et de quelques bougies \u00e0 travers les grossiers volets de bois. Abdias se leva et lan\u00e7a d\u2019une voix ferme :<br \/>\n\u2014 Allons, nous avons tous besoin d\u2019une bonne nuit de sommeil, nous y verrons plus clair demain.<br \/>\nIls mont\u00e8rent silencieusement le grand escalier pour se r\u00e9fugier dans sa chambre, toutes identiques. Un simple lit de bois, mais un confortable matelas offert par les notables de Polite\u00efa, don fortement sugg\u00e9r\u00e9 par A\u00efwendil ; des couvertures de laine, une table, une chaise, un broc d\u2019eau, et supr\u00eame confort, que les taiseux du coin avaient d\u00e9couvert au moment de la construction, des latrines ! Un simple trou qui \u00ab recueillait \u00bb ce qu\u2019il avait \u00e0 recueillir.<br \/>\nChacun prit le temps de d\u00e9baller ses affaires. Rah\u00f5 balan\u00e7a son gros sac sur le lit et sortit tout ce qu\u2019il avait emport\u00e9 : une cape, des sabots, des chausses de rechange, une chemise taill\u00e9e dans un drap de mauvaise qualit\u00e9, quelques figurines qu\u2019il avait taill\u00e9es lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant avec son p\u00e8re et qu\u2019il d\u00e9posa sur la petite table, ainsi que deux grands couteaux qu\u2019il avait pris dans la cuisine de la forteresse et qu\u2019il avait envelopp\u00e9s dans un morceau de cuir. Il \u00f4ta ses v\u00eatements encore un peu humides malgr\u00e9 le feu de la chemin\u00e9e et se faufila sous les draps sur lesquels il jeta trois couvertures de laine.<br \/>\nIl n\u2019eut gu\u00e8re le temps de savourer la premi\u00e8re nuit de sa vie dans ce qui \u00e9tait un vrai lit. Il marchait depuis trois jours et avait d\u00fb traverser la for\u00eat de Mird\u00e4n pour arriver jusqu\u2019ici. Jamais il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi loin de chez lui. Il s\u2019endormit comme une masse avant de pouvoir aller plus loin dans ses pens\u00e9es.<br \/>\nTylod avait d\u00e9j\u00e0 tout install\u00e9 depuis longtemps et s\u2019\u00e9tait jet\u00e9 dans son lit comme l\u2019habitu\u00e9 des lieux qu\u2019il \u00e9tait devenu. Son lit lui procurait toujours la m\u00eame sensation d\u00e9licieuse. Les premiers jours de son installation, il en avait parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 en gaver son auditoire : amis, parents, comme un enfant s\u2019extasie devant son premier jouet. Puis il s\u2019\u00e9tait ravis\u00e9, devant leurs regards incr\u00e9dules tout d\u2019abord, et malgr\u00e9 son \u00e2ge il avait senti confus\u00e9ment que la jalousie pouvait finir par pointer le bout de son nez s\u2019il insistait. Il en avait parl\u00e9 \u00e0 Abdias qui l\u2019avait f\u00e9licit\u00e9 :<br \/>\n\u2014 C\u2019est bien, tu te rends compte qu\u2019ici tu as un confort que n\u2019auront jamais tes parents. N\u2019en sois pas triste, profite, mais reste discret et sois digne du cadeau qu\u2019Askat te fait.<\/p>\n<p>Ce soir, il eut du mal \u00e0 trouver le sommeil : il avait d\u00e9sormais deux nouveaux camarades de jeu, plus \u00e2g\u00e9s, certes, mais il n\u2019\u00e9tait plus seul.<br \/>\nYsangre, quant \u00e0 elle, referma la porte doucement et prit le temps de regarder sa chambre. Ce fut rapide, elle ressemblait \u00e0 celles des autres. Elle d\u00e9balla son baluchon. Il n\u2019y avait rien l\u00e0-dedans qui puisse lui rappeler sa vie d\u2019avant. Seule coquetterie qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait permise, un petit m\u00e9daillon avec \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur un portrait de sa grand-m\u00e8re qui l\u2019avait \u00e9lev\u00e9e avec douceur et bienveillance. Elle aussi avait pris des habits de rechange, de bonne qualit\u00e9, mais qui n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec les tenues luxueuses qu\u2019elle aimait porter avant la grande bataille.<br \/>\nElle \u00f4ta ses v\u00eatements, se v\u00eatit pour la nuit d\u2019une grande chemise et se mit dans le lit. Deux couvertures de laine lui donn\u00e8rent l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un cocon agr\u00e9able. Elle eut une pens\u00e9e pour Askat et s\u2019endormit \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>Les semaines pass\u00e8rent. Comme l\u2019avait pr\u00e9dit Abdias, les postulants ne se bousculaient pas, mais les trois jeunes se pr\u00eataient avec docilit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019on leur imposait. Le plus jeune des gamins de Flangebouche s\u2019\u00e9tait auto d\u00e9sign\u00e9 guide supr\u00eame.<br \/>\n\u2014 \u00c7a me fait rire, s\u2019excusa-t-il devant Abdias, le titre est rigolo, et qui d\u2019autre que moi pour leur faire d\u00e9couvrir la for\u00eat ?<br \/>\n\u2014 Il est important que tes camarades connaissent le village et la for\u00eat, tu as raison, mais ne va pas t\u2019imaginer en tirer un quelconque profit !<\/p>\n<p>Au matin, on se lavait vite, car l\u2019eau \u00e9tait froide, puis on descendait dans la salle commune. Abdias les attendait pr\u00e8s de la chemin\u00e9e qui ronronnait d\u00e9j\u00e0. Ils s\u2019habillaient chaudement, car d\u00e9cid\u00e9ment l\u2019automne frayait de plus en plus avec le froid de l\u2019hiver. Ils se goinfraient de ce solide pain des campagnes qu\u2019ils tartinaient d\u2019un miel \u00e9pais et sombre aux ar\u00f4mes de fleurs d\u2019\u00e9t\u00e9 dont Abdias avait fait d\u2019importantes r\u00e9serves. Ysangre s\u2019en amusait beaucoup quand elle voyait ses compagnons tenter d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de retenir les longues coul\u00e9es de miel s\u2019\u00e9chappant des bords de la tartine ; Rah\u00f5 essayait quant \u00e0 lui d\u2019imiter Ysangre sans jamais y parvenir.<br \/>\n\u2014 Je ne sais pas comment tu fais pour rester digne en toutes circonstances, s\u2019aga\u00e7ait-il gentiment.<br \/>\nCe \u00e0 quoi elle r\u00e9pondait d\u2019une voix douce et faussement distingu\u00e9e :<br \/>\n\u2014 C\u2019est mon \u00e9ducation, je n\u2019y peux rien.<br \/>\nPendant ce temps le gamin se pourl\u00e9chait les babines et su\u00e7ait ses doigts en marmonnant :<br \/>\n\u2014 C\u2019est trop bon.<br \/>\nAbdias leur faisait entendre la pri\u00e8re d\u2019Askat qu\u2019il psalmodiait phrase par phrase. \u00c0 chacune d\u2019entre elles, il s\u2019arr\u00eatait et attendait la r\u00e9action des jeunes. Chacun devait dire aux autres ce qu\u2019il ressentait. Les d\u00e9buts furent presque comiques et le silence g\u00ean\u00e9 servait le plus souvent de r\u00e9ponse. Puis, arriv\u00e9 \u00e0 la fin, Abdias se mettait \u00e0 murmurer la pri\u00e8re enti\u00e8re. \u00c0 chaque fois, l\u2019effet \u00e9tait le m\u00eame : les trois jeunes postulants se laissaient envahir : d\u00e9licieuse extase qu\u2019ils accueillaient b\u00e9atement. D\u00e8s qu\u2019ils avaient repris leurs esprits, ils allaient travailler. M\u00eame si Flangebouche vivait au ralenti, ils trouvaient toujours quelque occupation, r\u00e9curer le caniveau des latrines n\u2019\u00e9tant pas la plus enthousiasmante, surtout avec ce froid qui laissait les taiseux sans r\u00e9action tant il \u00e9tait intense. Abdias leur r\u00e9p\u00e9tait sans cesse.<br \/>\n\u2014 Ne vous plaignez pas du froid : bient\u00f4t personne ne pourra plus sortir. Et puis l\u2019odeur est moins forte.<br \/>\nPour autant, cela n\u2019emp\u00eachait pas les deux gar\u00e7ons de rechigner, se demandant vraiment ce que tout cela pouvait bien leur apporter.<br \/>\n\u2014 Tu parles d\u2019une formation ! Chez moi, quand le besoin s\u2019en faisait sentir, j\u2019allais dans le jardin et les l\u00e9gumes ne s\u2019en portaient pas plus mal.<br \/>\n\u2014 Oh, moi, depuis mon yakren\u2026 L\u2019odeur ne pourra pas \u00eatre pire que ce foutu bestiau, par contre je ne vois pas le rapport avec Askat.<br \/>\nYsangre avait beau sourire, elle d\u00e9tournait la t\u00eate et avait pris l\u2019habitude de mettre un voile devant son visage.<br \/>\n\u2014 Avec \u00e7a tu as l\u2019air d\u2019une abeille.<br \/>\n\u2014 Peut-\u00eatre, Tylod, mais l\u2019abeille respire mieux, le voile est fin et j\u2019y ai d\u00e9pos\u00e9 quelques herbes dont l\u2019odeur est bien plus agr\u00e9able que ce que nous charrions ici. Vous devriez vous en inspirer.<br \/>\nCe qu\u2019ils firent d\u00e8s le lendemain. Abdias s\u2019en moqua gentiment :<br \/>\n\u2014 Vous avez d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 l\u00e0 l\u2019utilit\u00e9 d\u2019une telle corv\u00e9e : r\u00e9fl\u00e9chir !<br \/>\nOn rentrait le bois, v\u00e9rifiait les greniers, r\u00e9parait les toits de chaume et l\u2019on s\u2019attaquait, avec l\u2019aide des taiseux, \u00e0 la construction d\u2019une grande roue de moulin qui servirait quand la rivi\u00e8re ne serait plus prise par le gel.<br \/>\nApr\u00e8s une courte sieste que les jeunes postulants soup\u00e7onnaient d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 institu\u00e9e juste parce qu\u2019Abdias en ressentait le besoin, ils se retrouvaient encore pour des exercices de m\u00e9ditation qu\u2019ils feraient dehors quand le temps le permettrait. Abdias se demanda bien vite comment faire pour emp\u00eacher les fous rires qui ponctuaient cet enseignement. Se taire sans que ce soit une crispation volontaire fut compliqu\u00e9. Abdias les voyait toujours se tendre, presque trop, fermant les yeux avec une telle intensit\u00e9 que cela en devenait ridicule. Leur respiration sonnait faux. Ce n\u2019\u00e9tait plus le laisser-aller qu\u2019il leur demandait, mais un concours de sifflement. Pour \u00e7a, l\u2019air circulait, mais avec un bruit de forge pour certains ! L\u2019exercice s\u2019achevait toujours par l\u2019un d\u2019entre eux qui ouvrait un \u0153il avant les autres et qui, \u00e0 la vue de ses compagnons faussement concentr\u00e9s, \u00e9clatait d\u2019un rire incontr\u00f4lable et contagieux. Pour autant, Abdias ne s\u2019en offusquait jamais.<br \/>\n\u2014 Vous verrez, cela viendra. Si le don est en vous, le feu de tchi vous sera m\u00eame accessible.<br \/>\n\u2014 Et dans le cas contraire ?<br \/>\n\u2014 Ysangre, tous ces exercices t\u2019apprendront \u00e0 mieux te concentrer sur l\u2019essentiel et t\u2019apporteront calme et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<br \/>\nPuis venait le temps du repas du soir. Le menu ne changeait gu\u00e8re : une grande soupe o\u00f9 l\u2019on avait mis quelques racines et des c\u00e9r\u00e9ales. Rah\u00f5 se faisait un plaisir de rajouter des ingr\u00e9dients qu\u2019il avait chapard\u00e9s ici ou l\u00e0. Des pommes de terre, des feuilles de frageoles, des arbustes courants dans la r\u00e9gion et qui donnaient un d\u00e9licieux fumet. Les taiseux apportaient souvent quelques li\u00e8vres ou perdrix que Rah\u00f5 se faisait un plaisir de d\u00e9pecer avec talent pour les cuisiner ensuite sous forme de rago\u00fbt la plupart du temps. Il \u00e9tait pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art d\u2019accommoder les restes, et les sauces qu\u2019il inventait \u00e9taient juteuses \u00e0 souhait. Les \u00e9paisses tranches de pain rendaient l\u2019\u00e2me dans les assiettes de soupe, la rendant presque p\u00e2teuse. \u00c0 part Ysangre les autres \u00e9taient peu habitu\u00e9s \u00e0 manger \u00e0 leur faim et d\u00e9couvraient avec ravissement le bonheur d\u2019un estomac rassasi\u00e9. Abdias rajoutait parfois du vin.<\/p>\n<p>Deux semaines plus tard, l\u2019hiver avait d\u00e9finitivement gagn\u00e9 la partie, prenant possession des lieux et imposant sa loi. Flangebouche avait cess\u00e9 de lutter. Les oiseaux m\u00eame semblaient avoir d\u00e9sert\u00e9 le village. \u00ab Le silence blanc \u00bb, comme disaient les vieux, \u00e9crasait tout. On avait bien calfeutr\u00e9 les volets et les portes, les greniers \u00e9taient pleins, le bois rentr\u00e9, il suffisait d\u2019attendre.<\/p>\n<p>Un soir, alors que la nuit allait couvrir Flangebouche de son ombre bleue, Ysangre et Rah\u00f5 tentaient de se concentrer pour saisir la magie dont Abdias leur avait parl\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il avait essay\u00e9 de les ouvrir prudemment \u00e0 cet univers. Tylod ne semblait gu\u00e8re int\u00e9ress\u00e9 et s\u2019\u00e9tait coll\u00e9 le nez \u00e0 la vitre en soufflant dessus pour y enlever le givre et voir un peu mieux. C\u2019est alors qu\u2019il devina comme une ombre blanche. Il attendit un peu avant de parler.<br \/>\n\u2014 Venez voir.<br \/>\nIls s\u2019approch\u00e8rent tous et chacun gratta de quoi se faire un hublot.<br \/>\n\u2014 C\u2019est quoi ? demanda Rah\u00f5.<br \/>\n\u2014 Je ne sais pas trop, on voit mal.<br \/>\n\u2014 C\u2019est quelqu\u2019un ?<br \/>\n\u2014 Par ce temps ?<br \/>\n\u2014 Un postulant ?<br \/>\n\u2014 Je n\u2019en sais rien. Askat m\u2019avait pr\u00e9venu de votre arriv\u00e9e, mais l\u00e0\u2026<br \/>\nDehors, l\u2019ombre avan\u00e7ait toujours. Le pas \u00e9tait lourd, mais r\u00e9gulier. Puis l\u2019ombre devint humaine.<br \/>\n\u2014 Attisez le feu et pr\u00e9parez un grand bol. Si cet homme vient ici, il faut le recevoir dignement.<br \/>\nL\u2019homme n\u2019avait d\u2019humain que l\u2019allure tant il \u00e9tait emmaillot\u00e9 comme un enfant, mais haut comme un homme. Une bourrasque le cacha \u00e0 nouveau.<br \/>\n\u2014 N\u2019ayez crainte, je suis pr\u00eat \u00e0 utiliser la magie si n\u00e9cessaire.<br \/>\nLes postulants se serr\u00e8rent un peu plus. Une autre bourrasque emporta la premi\u00e8re. L\u2019homme en avait profit\u00e9 pour s\u2019approcher davantage. On le voyait d\u00e9sormais plus distinctement. Un colosse qui portait sur son dos deux grandes \u00e9p\u00e9es, et \u00e0 la ceinture une hache gigantesque. Un arc et un carquois compl\u00e9taient l\u2019ensemble.<br \/>\n\u2014 Un sans cervelle !<br \/>\nIl frappa violemment contre la porte et c\u2019est Ysangre qui ouvrit. Aussit\u00f4t le froid s\u2019invita \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le gaillard referma tout aussi rudement la porte en ch\u00eane.<br \/>\n\u2014 Bienvenue au monast\u00e8re d\u2019Askat, je m\u2019appelle Ysangre et je suis postulante, et toi ?<br \/>\n\u2014 Je suis Kaleb, le fils de Kryiss, le roi des clans du nord.<br \/>\nLes autres le regardaient ; ils avaient devant eux ce qui ressemblait pour l\u2019heure plus \u00e0 une statue de glace qu\u2019\u00e0 l\u2019un des h\u00e9ros de Polite\u00efa. Abdias l\u2019accueillit et d\u2019un geste l\u2019invita \u00e0 s\u2019installer.<br \/>\n\u2014 Tu as beau \u00eatre habitu\u00e9, tu dois \u00eatre frigorifi\u00e9, viens t\u2019asseoir pr\u00e8s de la chemin\u00e9e.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9broua comme un jeune chien, projetant tout autour de lui des paillettes de froid. Il enleva ses \u00e9normes gants de peau fourr\u00e9s et se r\u00e9chauffa les mains devant le feu puis d\u00e9posa les armes.<br \/>\n\u2014 Comment va ton p\u00e8re ?<br \/>\n\u2014 Il allait plut\u00f4t bien, mais comme je suis parti sans son accord je crains que son humeur ait chang\u00e9.<br \/>\n\u2014 Par Askat, le connaissant, il doit \u00eatre furieux !<\/p>\n<p>Le repas permit \u00e0 tous de se pr\u00e9senter. Kaleb raconta, aussi goulument qu\u2019il avalait tout ce qui passait \u00e0 port\u00e9e de sa main, que son p\u00e8re le destinait \u00e0 devenir roi un jour. Comme tous les gar\u00e7ons des r\u00e9gions froides, il s\u2019\u00e9tait sculpt\u00e9 un corps massif. Il \u00e9tait d\u00e9sormais un guerrier accompli.<br \/>\n\u2014 J\u2019aime le combat et je suis fait pour \u00e7a, mais le souffle d\u2019Askat m\u2019a balay\u00e9 comme les autres. Je suis venu ici pour apprendre, juste apprendre. Je ne d\u00e9sire pas postuler.<br \/>\nKaleb les regarda, s\u2019attardant sur le gamin.<br \/>\n\u2014 Et toi, petit, tu es l\u00e0 pour quoi ?<br \/>\n\u2014 Ha, tu ne vas pas t\u2019y mettre aussi ! Oui, je suis petit, mais la caverne du dragon, le sanctuaire et les combats que j\u2019ai vus de loin ont forg\u00e9 mon caract\u00e8re.<br \/>\nYsangre mit fin \u00e0 la g\u00eane :<br \/>\n\u2014 Quant \u00e0 moi, bien que de famille noble, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 ballott\u00e9e comme le navire au beau milieu de la temp\u00eate par ce que j\u2019ai vu apr\u00e8s la bataille. Il fallait que je parte pour d\u00e9couvrir ce qui sera mon chemin.<br \/>\n\u2014 Et pour finir, moi j\u2019\u00e9tais cuistot au ch\u00e2teau de l\u2019imp\u00e9rator.<br \/>\nTylod l\u2019interrompit s\u00e8chement, s\u2019adressant au g\u00e9ant :<br \/>\n\u2014 Je t\u2019arr\u00eate tout de suite, au cas o\u00f9 tu voudrais faire une remarque : il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un simple marmiton que l\u2019on exploitait rudement.<br \/>\n\u2014 Je crois que je comprends.<\/p>\n<p>Ce soir, Abdias avait sorti on ne sait d\u2019o\u00f9 une grande tomme de fromage de brebis, sp\u00e9cialit\u00e9 du hameau \u2014 le go\u00fbt correspondait \u00e0 la rudesse du temps \u2014, ainsi qu\u2019un \u00e9norme jambon. Devant les yeux ronds des postulants et la langue pendue de Tylod qui salivait d\u00e9j\u00e0 devant la perspective de s\u2019empiffrer d\u2019une \u00e9norme tranche, il se crut oblig\u00e9 de se justifier :<br \/>\n\u2014 Je garde quelques friandises pour les cas exceptionnels.<br \/>\n\u2014 Friandises ? faillit s\u2019\u00e9trangler Tylod.<br \/>\nKaleb s\u2019en d\u00e9coupa une \u00e9paisse tranche qu\u2019il enfourna avec avidit\u00e9.<br \/>\n\u2014 Tu ferais mieux de m\u00e2cher, sinon nous n\u2019aurons plus assez de toutes nos r\u00e9serves pour l\u2019hiver, s\u2019amusa Ysangre.<br \/>\nKaleb n\u2019eut pour r\u00e9ponse qu\u2019un l\u00e9ger sourire, ce qui ne l\u2019emp\u00eacha pas de gober un \u0153uf qui se trouvait sur une \u00e9tag\u00e8re et qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9vu au menu.<br \/>\nLe lendemain, d\u2019autres visiteurs se firent connaitre. Si le froid et la neige \u00e9taient de la partie, pour la premi\u00e8re fois depuis des jours le ciel d\u2019un bleu d\u2019hiver laissait un soleil blafard se faire une place, assez pour que la neige scintille.<br \/>\nOn les vit arriver de loin et plusieurs taiseux chaudement emmitoufl\u00e9s s\u2019\u00e9taient spontan\u00e9ment regroup\u00e9s, fourches et b\u00e2tons en main. Abdias et ses postulants les avaient rejoints. La colonne se composait d\u2019une dizaine d\u2019hommes mont\u00e9s sur des chevaux que l\u2019on avait recouverts d\u2019une couverture en laine ; l\u2019on avait m\u00eame fabriqu\u00e9 comme un bonnet qui laissait les naseaux libres de respirer. De solides chevaux aux croupes gigantesques. Il fallait bien \u00e7a pour porter les cavaliers. Les taiseux en bavaient d\u2019envie.<br \/>\n\u2014 Si seulement on avait les m\u00eames, les labours seraient plus simples.<br \/>\nKaleb fut le premier \u00e0 parler :<br \/>\n\u2014 Je crois que vous pouvez l\u00e2cher vos fourches, vous ne feriez pas le poids.<br \/>\n\u2014 F\u2019est f\u00fbr, dit le vieil \u00e9dent\u00e9.<br \/>\n\u2014 C\u2019est mon p\u00e8re qui vient me tirer les oreilles.<br \/>\nEn entrant dans le hameau de Flangebouche, Kryiss, car c\u2019\u00e9tait bien lui, fila droit sur Abdias. Il descendit de selle et lui donna une accolade que l\u2019on aurait pu confondre avec une tentative d\u2019\u00e9tranglement. Il r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l\u2019envi le nom d\u2019Abdias et \u00e0 chaque fois l\u2019enla\u00e7ait avec plus de vigueur. Kaleb intervint :<br \/>\n\u2014 P\u00e8re, que tu sois heureux de revoir ton ami est une chose, que tu l\u2019\u00e9touffes en est une autre, et je pense que si tu devais me prendre dans tes bras ton attitude serait moins amicale.<br \/>\nKryiss l\u00e2cha Abdias, qui tomba dans une \u00e9paisse couche de neige dont il aurait eu du mal \u00e0 sortir si les taiseux ne l\u2019avaient point aid\u00e9. P\u00e8re et fils \u00e9taient face \u00e0 face.<br \/>\n\u2014 Fils, tu prends tes affaires, tu t\u2019excuses d\u2019avoir d\u00e9rang\u00e9 ces gens et tu remontes en selle, direction ton pays : une couronne t\u2019attend, il faut t\u2019y pr\u00e9parer.<br \/>\n\u2014 Non !<br \/>\nLes deux \u00ab sans-cervelle \u00bb se jaug\u00e8rent du regard, fig\u00e9s comme deux molosses pr\u00eats \u00e0 mordre. Abdias qui s\u2019\u00e9tait enfin d\u00e9gag\u00e9 se mit entre les deux hommes tout en \u00e9poussetant la neige qui s\u2019\u00e9tait infiltr\u00e9e partout, de ses bottes \u00e0 son bonnet de laine.<br \/>\n\u2014 Allons, allons, vous n\u2019allez pas vous affronter devant les taiseux de Flangebouche. Et clan du nord ou pas, la nuit va tomber. Venez plut\u00f4t au monast\u00e8re, vous y passerez la nuit.<\/p>\n<p>Si le feu ronflait comme dans une forge infernale, le repas fut pris en silence. Les postulants \u00e9taient de la partie et faisaient office de serveurs. Les cavaliers \u00e0 l\u2019\u00e9cart taillaient des croupi\u00e8res dans les jambons et les tomes des montagnes, tout \u00e7a sous le regard inquiet des taiseux pr\u00e9sents.<br \/>\nLa bouche pleine d\u2019une \u00e9paisse tranche de jambon sec, Kryiss fixa Abdias.<br \/>\n\u2014 Abdias, nous te devons tant.<br \/>\n\u2014 Ne commence pas : sans les enchanteresses, Mana\u00ebl, les amazones\u2026<br \/>\n\u2014 Ha, les amazones, de sacr\u00e9es bonnes femmes !<br \/>\n\u2014 Et n\u2019oublie pas les lutins.<br \/>\n\u2014 Je pense encore \u00e0 cet asticot d\u2019A\u00ebrico et je pleure sa m\u00e9moire.<br \/>\n\u2014 Ne cherchons pas celui d\u2019entre nous qui a eu la meilleure part. Pour ton fils\u2026<br \/>\n\u2014 Je veux qu\u2019il revienne, sa place est \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s !<br \/>\nKryiss avait tap\u00e9 si fort sur la table que les chopes se renvers\u00e8rent.<br \/>\nAbdias se leva et fit signe \u00e0 Kryiss de le suivre. Ils s\u2019\u00e9loign\u00e8rent, et debout devant la plus grande des fen\u00eatres, Abdias chuchota :<br \/>\n\u2014 Kryiss, les \u00e9v\u00e8nements ont bouscul\u00e9 l\u2019histoire des mondes. L\u2019avenir est comme cette nuit d\u2019hiver.<br \/>\nLe chuchotement se fit encore plus l\u00e9ger.<br \/>\n\u2014 Je vais te confier un secret : si nous avons gagn\u00e9 la bataille de Polite\u00efa, ce n\u2019est que le d\u00e9but.<br \/>\n\u2014 Astaroth est pourtant mort, r\u00e9pliqua Kryiss d\u2019une voix forte qui fit sursauter les autres.<br \/>\n\u2014 Sois plus discret. Les enchanteresses m\u2019ont confi\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 A\u00efwendil, que le mal reviendrait, on ne sait pas encore sous quelle forme ni quand.<br \/>\n\u2014 Mais les elfes, la magie, les enchanteresses ?<br \/>\n\u2014 Le monde de la magie est pour l\u2019heure comme la rivi\u00e8re que tu as vue en arrivant : la glace commence \u00e0 se former, pour l\u2019heure c\u2019est une fine couche presque belle sous le soleil. Mais bient\u00f4t tout sera gel\u00e9.<br \/>\n\u2014 Et le chant d\u2019Askat ?<br \/>\n\u2014 On ne peut pas lui faire signe d\u2019un claquement de doigts, et les enchanteresses n\u2019ont pas fonction \u00e0 intervenir \u00e0 notre place. Elles l\u2019ont fait, car un dieu \u00e9tait en face d\u2019un autre. Le monast\u00e8re a si peu de postulants\u2026 Ton fils est venu pour apprendre, il cherche, s\u2019int\u00e9resse. M\u00eame s\u2019il suivra la formation, je ne le consid\u00e8re pas comme un postulant, ce qu\u2019il ne souhaite pas, d\u2019ailleurs.<br \/>\n\u2014 Ce que tu dis est inqui\u00e9tant.<br \/>\nApr\u00e8s un long temps de r\u00e9flexion, Kryiss donna sa r\u00e9ponse :<br \/>\n\u2014 J\u2019accepte, mais au printemps je veux qu\u2019il revienne et j\u2019exige qu\u2019il ne renonce pas au maniement des armes.<br \/>\n\u2014 Un monast\u00e8re centre d\u2019entrainement, cela ne correspond pas \u00e0 Askat.<br \/>\n\u2014 Je ne veux point insulter Askat, mais lors de la bataille il a quand m\u00eame eu besoin du sang des hommes et des autres.<br \/>\n\u2014 C\u2019est entendu.<br \/>\nAbdias allait rejoindre le groupe qui les regardait de loin, se demandant bien ce que ces deux-l\u00e0 pouvaient se dire, mais Kryiss le retint par le bras.<br \/>\n\u2014 Abdias, je dois moi aussi t\u2019avouer quelque chose. On nous appelle \u00ab les sans cervelle \u00bb, mais nous savons aussi nous en servir. En venant ici nous ne pensions pas trouver autant de neige.<br \/>\nAyant pris soin de v\u00e9rifier si personne ne les \u00e9coutait, il poursuivit :<br \/>\n\u2014 Et nous avons vu un loup.<br \/>\n\u2014 Un loup ? Il n\u2019y en a jamais eu par ici.<br \/>\n\u2014 Une b\u00eate \u00e9norme qui nous a fil\u00e9 entre les doigts, et surtout, mais tu l\u2019apprendras t\u00f4t au tard, nous avons enterr\u00e9 avec les honneurs dus au courage de son peuple le cadavre d\u00e9chiquet\u00e9 d\u2019un bucentaure.<br \/>\nAbdias resta sans voix.<br \/>\n\u2014 Le plus curieux, c\u2019est que les traces de loup disparaissent pour laisser place \u00e0 celles d\u2019un homme !<br \/>\n\u2014 Un change peau ?<\/p>\n<p>Les sans cervelle \u00e9taient repartis le lendemain ; la neige avait encore gagn\u00e9 du terrain, mais elle ne rebuta point les hommes du nord. Abdias les regardait disparaitre au loin en pensant \u00e0 ce qu\u2019il dirait ce soir \u00e0 la veill\u00e9e qui \u00e9tait pr\u00e9vue de longue date.<\/p>\n<p>La salle commune \u00e9tait pleine comme un \u0153uf. Les veill\u00e9es ne pouvaient se rater \u00e0 moins de sortir du ventre de la m\u00e8re ou de rentrer dans celui de la terre. Les taiseux partageaient ch\u00e2taignes grill\u00e9es, histoires mille fois racont\u00e9es, mais dont on se d\u00e9lectait toujours, des anecdotes comme celle o\u00f9 le vieil \u00e9dent\u00e9 avait crois\u00e9 un p\u00e8lerin d\u2019Askat voulant se rendre \u00e0 la caverne du dragon et \u00e0 qui il tentait d\u2019indiquer la route. L\u2019autre s\u2019\u00e9tait d\u00e9courag\u00e9 tr\u00e8s vite et avait fait demi-tour. Le conteur, rarement le m\u00eame, en rajoutait \u00e9videmment, et \u00e0 chaque fois le vieil \u00e9dent\u00e9 arr\u00eatait l\u2019histoire, non parce qu\u2019il \u00e9tait vex\u00e9, l\u2019homme \u00e9tait la bont\u00e9 m\u00eame, mais pour pr\u00e9ciser un d\u00e9tail :<br \/>\n\u2014 F\u2019est pas fa du tout, en fait, fet homme\u2026<br \/>\nEt l\u00e0, les fous rires devenaient incontr\u00f4lables.<br \/>\nAlors que les festivit\u00e9s battaient leur plein, Abdias, qui depuis le d\u00e9but se tenait en retrait, demanda le silence puis monta sur un tabouret.<br \/>\n\u2014 D\u00e9sol\u00e9 d\u2019interrompre cette joyeuse soir\u00e9e, mais je me dois de vous dire quelque chose.<br \/>\nTous virent bien sur son visage que les ennuis allaient revenir.<br \/>\n\u2014 Quand Kryiss est venu nous rendre visite, il m\u2019a dit avoir vu les traces d\u2019un loup.<br \/>\n\u2014 Des loups ici, \u00e0 Flangebouche ?<br \/>\n\u2014 Le plus inqui\u00e9tant, c\u2019est qu\u2019il a enterr\u00e9 le cadavre d\u2019un bucentaure.<br \/>\nIl passa sous silence l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un change peau.<br \/>\n\u00c0 l\u2019annonce de cette nouvelle, les taiseux furent dignes de leur surnom. Pas un bruit, pas le moindre cri. Tout le monde se serra un peu et laissa tomber les ch\u00e2taignes pour ne plus former qu\u2019une masse compacte qui attendait la suite. Ce fut Tylod qui rompit le silence :<br \/>\n\u2014 Alors c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on en voit plus ?<br \/>\nChacun prit alors la parole, \u00e0 tel point qu\u2019on n\u2019entendit plus qu\u2019un charabia inconsistant de conversations qui s\u2019entrecroisaient. Kaleb tapa du poing sur la table et sortit son \u00e9p\u00e9e.<br \/>\n\u2014 Silence !<br \/>\nUne femme tenta de garder son calme.<br \/>\n\u2014 Les enfants ne sortent plus !<br \/>\n\u2014 Avec le froid, ils ne sortent d\u00e9j\u00e0 pas beaucoup.<br \/>\nLa femme rench\u00e9rit :<br \/>\n\u2014 D\u00e9sormais, ils ne sortent plus qu\u2019aux abords des maisons, jamais seuls et toujours avec un adulte.<br \/>\nSon mari appuya sa requ\u00eate :<br \/>\n\u2014 On installe un guetteur sur la tour qui surplombe le monast\u00e8re et on sonne la cloche si un quelconque danger arrive.<br \/>\nAbdias nota tout cela et chacun se porta volontaire.<br \/>\nAlors que tous allaient rentrer chez eux en rang group\u00e9, le semi-elfe, comme certains l\u2019appelaient \u00e0 mots couverts, leva la main. Il tenait \u00e0 pr\u00e9ciser la suite : il demanderait audience au sanctuaire afin d\u2019avoir l\u2019avis de Mana\u00ebl, et l\u2019asile si besoin aux enchanteresses. D\u00e9signant quelques hommes bien b\u00e2tis, il leur demanda d\u2019agrandir le tunnel des enfants.<br \/>\n\u2014 Tylod, tu guideras les adultes. Bien \u00e9videmment nous irons en groupe arm\u00e9.<br \/>\nKaleb rajouta :<br \/>\n\u2014 Je serai de tous les voyages.<br \/>\nAbdias pointa son doigt sur Rah\u00f5. Des trois, c\u2019\u00e9tait celui qui poss\u00e9dait le don. Il n\u2019en avait, pour l\u2019heure, pas conscience, mais pour Abdias c\u2019\u00e9tait une certitude. Le don de cuisiner, \u00e7a, c\u2019\u00e9tait le plus \u00e9vident, mais lors de la pri\u00e8re d\u2019Askat son visage se figeait. Abdias l\u2019avait m\u00eame vu, par hasard, rallumer le feu en posant ses mains sur les braises.<br \/>\n\u2014 Et toi aussi.<br \/>\n\u2014 Moi ?<br \/>\n\u2014 Tu as peur ? dit un taiseux.<br \/>\n\u2014 Pas du tout, c\u2019est que je ne m\u2019y attendais pas.<br \/>\nAbdias lui susurra dans le creux de l\u2019oreille :<br \/>\n\u2014 Si les loups attaquent, chauffe-leur le bout de la queue comme je t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le faire quand tu allumes le feu dans la chemin\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":12,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"sfsi_plus_gutenberg_text_before_share":"","sfsi_plus_gutenberg_show_text_before_share":"","sfsi_plus_gutenberg_icon_type":"","sfsi_plus_gutenberg_icon_alignemt":"","sfsi_plus_gutenburg_max_per_row":"","footnotes":""},"categories":[20],"tags":[],"class_list":["post-554","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-aventures"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=554"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":555,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554\/revisions\/555"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=554"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=554"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/jpportevin.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=554"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}